Accueil Historique - PIKINE GUINAW-RAIL : Les écoles communautaires à la recherche d’un second souffle

- PIKINE GUINAW-RAIL : Les écoles communautaires à la recherche d’un second souffle

A Guinaw-Rail, quartier pauvre et populeux de Pikine, l’insuffisance des structures d’accueil de l’école publique a favorisé la création d’écoles d’un autre type : les écoles communautaires ou écoles associatives. Malgré les difficultés matérielles et financières et contrairement à ce que l’on serait tenté de croire, ces écoles dispensent un enseignement de qualité et obtiennent des résultats largement positifs – souvent au-dessus de la moyenne nationale – au concours de l’examen d’entrée en Sixième.

Réveil à Guniaw-Rail de Pikine. Un vent de convivialité souffle dans le quartier. Les femmes vaquent à leurs occupations, des voitures hippomobiles ou charrettes croisent quelques humbles habitants. La pollution sonore est très présente dans ce milieu plein d’ateliers de menuiserie notamment métallique. Au coin d’une rue, une femme entourée de beaucoup d’enfants attire l’attention. C’est une vendeuse de beignets et autres friandises. Non loin, se situe l’école « Tribune des enfants » encore appelée école Moussa Dabo. C’est une école peu ordinaire. Elle fait partie des neuf écoles communautaires du quartier. Pourtant, rien n’indique que c’est une école. La cour ressemble à celle d’une maison ordinaire. Quelques ustensiles, un téléviseur rangé dans un coin, du linge étalé sur une ligne et un petit frigo y côtoient des cahiers d’écoliers posés sur une table. Une porte entrouverte laisse apparaître un grand tableau noir où sont gribouillés des « tr », « br », « cr », etc. En plus du tableau, de longs bancs …sans tables. Les élèves s’y mettent jusqu’à six.

En l’absence des maîtres, rien ne semble retenir les enfants qui chahutent, crient, courent dans tous les sens, montent sur les tables. D’autres mangent avec gourmandise, qui du pain avec de la sauce, qui de la glace. La cacophonie devient insupportable. Au milieu de cette cohue, un garçonnet, l’air farouche et modestement vêtu, récite en chantonnant les écritures du tableau. Pendant ce temps, dans la petite cour, la bousculade continue. Un morceau de gâteau tombe. Une main tente de le ramasser entre les jambes. Peine perdue, car aussitôt un pied l’écrase. Au grand désespoir de l’autre. Pendant ce temps, l’autre avait terminé sa glace depuis longtemps et continuait à s’acharner dangereusement sur le reste du sachet. Malgré des conditions de travail peu enviables, les visages de ces élèves sont épanouis. On y lit la candeur et l’insouciance.

L’apparition d’une maîtresse siffle la fin de la récréation. Mais le bruit continue. L’institutrice sort, la cravache à la main. Elle s’abat sur un dos, sans conviction. L’effet est immédiat. Peu à peu, le calme revient. Les élèves rejoignent leur classe. Quelques retardataires arrivent. La peur au visage. Chacun reçoit son lot de coups de cravache avant de gagner le droit de s’asseoir. Ils s’y soumettent humblement. Bientôt, on n’entend plus qu’un sourd murmure dans les classes.

Nous sommes dans l’une des 9 écoles communautaires de Guinaw-Rail, appelées aussi écoles associatives ou de troisième type. Ces écoles sont nées d’un constat d’échec de l’institution formelle (l’école publique) combinée au facteur de la pauvreté avancée. Les premières initiatives ont été notées en 1988. D’après les chiffres du Projet école banlieue de Dakar (Pebd), 14.256 personnes sont touchées par ces écoles dont 3.200 pour le préscolaire. Même s’il y a des adultes qui bénéficient des cours (du soir notamment) d’alphabétisation offerts par ces écoles, 78 % des effectifs ont entre 0 et 15 ans et 27 % d’entre eux sont des exclus du système.

Daouda Kandji enseigne ici depuis huit ans. Il a en charge une classe de plus de 70 élèves. L’école compte environ 300 élèves, tous issus de ce milieu pauvre et n’ayant pas accès à l’école publique. « On se sacrifie pour donner une éducation de qualité à ces enfants mais nous travaillons dans des conditions difficiles, confie M. Kandji. C’est le directeur qui nous rémunère en fonction du paiement des élèves ». Chaque élève paie entre 3.000 et 3.500 FCfa par mois. Pourtant, de nombreux parents ne s’acquittent pas régulièrement de ces frais scolaires.

Implication des femmes

A quelques pas, on arrive à une autre école communautaire : l’Association spécialisée des enfants en difficultés (Ased). La situation est quasi-identique. « Presque la moitié des élèves ne payent pas », se plaint Mme Mbaye, membre fondatrice et adjointe du directeur de l’école, en désignant un carnet rempli de noms devant la plupart desquels une croix rouge. Signe qu’ils n’ont pas encore payé. « Mais nous sommes obligés de continuer. On ne peut pas les renvoyer », soupire-t-elle. Ici, les frais varient entre 3.500 et 5.000 FCfa. Là également, le but initial était de récupérer les enfants exclus du circuit normal d’éducation et de lutter contre la déperdition scolaire en assurant le suivi des élèves du double flux des écoles (publiques).

L’idée de son promoteur, un éducateur spécialisé, était de créer une sorte « d’école de soutien ». « C’est une demande indirecte des populations qui est à l’origine de la création de notre école », explique Mme Mbaye. Ensuite, son système d’enseignement basé sur le modèle des écoles catholiques a fortement contribué à établir la renommée de la petite école, désormais associée à un label de qualité.

« Très souvent, quand les parents ne peuvent plus payer et sont obligés de retirer leurs enfants pour les amener dans le public, ces enfants obtiennent de très bons résultats. C’est pourquoi, chaque année, nos effectifs augmentent mais nous ne pouvons pas prendre tout le monde parce que nous n’avons pas suffisamment de salles de classe », se vante Mme Mbaye.

Difficultés financières

En fait, son propos est confirmé par certains parents d’élèves. « Ici, l’enseignement est vraiment de qualité. Ma fille fait le Ce2, mais elle a un niveau nettement supérieur à celui de son aîné qui, pourtant la devance d’une classe et qui se trouve dans le public », témoigne Maïmouna Diagne, venue régler la scolarité de sa fille. L’autre particularité de ces écoles communautaires, « c’est la forte implication des femmes pour la scolarisation de leurs enfants », dit Mme Mbaye. « En général, ce sont les femmes qui se débrouillent mieux. A chaque fois, ce sont elles qui s’acquittent le plus régulièrement de la scolarité de leurs enfants », dit-elle. Cependant, la situation reste difficile pour la plupart des écoles communautaires. Des difficultés financières et matérielles se posent avec acuité. En dehors des modiques sommes que constituent les frais de scolarité dont s’acquittent tant bien que mal certains parents, ces établissements ne comptent que sur l’aide des Ong. Parmi lesquelles « Aide et Action », « Terre des hommes ».

L’apport participatif des parents (en argent ou en nature), pourtant un des critères fondamentaux à la création de ces écoles, reste à désirer. La cause fondamentale reste la pauvreté. En effet, à l’image de la plupart des quartiers de la banlieue, il règne à Guinaw-Rail une extrême pauvreté. Et les inondations successives de ces dernières années n’ont pas facilité les choses.

« C’est pourquoi, nous sommes obligés de faire avec ces cas sociaux », expliquent les responsables. La conséquence est la situation précaire des enseignants. « Nos salaires ne sont pas fameux et les conditions de travail sont très difficiles car on manque de tout. Nous n’avons même pas de locaux dignes d’une école », se plaint M. Kandji de « Tribune des enfants ». Alors, le seul moyen pour s’en sortir reste le travail au noir. « Je suis obligé de donner des cours particuliers les après-midi pour avoir des revenus supplémentaires », explique M. Kandji. Il estime que l’Etat doit appuyer ces écoles communautaires. « L’Etat doit d’abord les recenser et les appuyer parce que c’est un travail complémentaire à la mission de l’Etat que nous faisons », dit-il.

Quant au directeur de l’école Guinaw-Rail Aid Développement (Grad), Bécaye Fofana, il estime qu’on ne peut pas attendre tout de l’Etat ou des partenaires. C’est pourquoi, il insiste sur les efforts qui doivent être fournis à la base. L’école qu’il dirige est pionnière. Elle a été créée en 1996 grâce à un partenariat avec l’Ong Enda Aid Action. L’idée de départ était de créer un cadre d’accueil destiné à l’alphabétisation, à l’éducation de base et à la formation des enfants de la rue. « Par la suite, on s’est dit qu’au lieu d’attendre que les enfants soient en rupture, il faudrait mettre en place un cadre préventif », explique M. Fofana. C’est ainsi qu’est née l’idée d’une école communautaire.

Mais contrairement aux autres, le Grad dispose de locaux appropriés, des tables bancs et même d’une petite bibliothèque. On se croirait dans une école publique. Ici, on se veut même plus innovant. « Les enseignants, les parents d’élèves et même les élèves sont associés dans l’élaboration des programmes adaptés aux besoins », explique Gana Aliou Ndoye, administrateur du Grad. Ce qui permet de greffer autour du programme d’enseignement classique de l’Etat d’autres activités telles que le sport, la couture, la teinture, les activités culturelles (la danse par exemple). Une manière de préparer les élèves à l’insertion.

De bons résultats

Malgré les difficultés, ces écoles communautaires obtiennent des résultats largement appréciables au concours d’entrée en 6è. Les taux de réussite varient entre 60 % et 80 % en fonction des écoles. Souvent, selon des parents d’élèves, ce taux se situe largement au-dessus de la moyenne nationale, atteignant même 99% dans certaines écoles. Toutes choses qui font leur fierté. « Ces écoles constituent une excellente initiative. Elles font vraiment du bon travail. Nous apprécions positivement leur travail d’autant que les initiateurs sont partis de leurs propres moyens. Et puis, il n’y a jamais de grève », se félicite Abasse Ndiaye, un reste de cola au coin de la bouche. Ce parent d’élève estime que ces écoles méritent une aide de la part de l’Etat.

Interrogation sur l’avenir

Ces enseignants sont recrutés sur la base d’un diplôme. Au minimum avec un Bfem, d’après Mme Mbaye. Leur formation était jusque-là assurée par les Ong et l’Iden. Désormais, ces 9 écoles regroupées autour d’une cellule essayent de « voler de leurs propres ailes ». « Avec le retrait de certains partenaires, nous procédons à des cotisations mensuelles pour pouvoir assurer la formation continue des enseignants », explique Mme Mbaye.

D’après les populations, il n’existe qu’une seule école publique à Guinaw-Rail dont les capacités d’accueil ont été largement débordées. A cela s’ajoute l’insécurité puisqu’il faut traverser les rails pour rejoindre les écoles situées de l’autre côté. Raison pour laquelle, beaucoup de parents préfèrent inscrire leurs enfants dans les écoles communautaires.

Malgré tout, certains initiateurs de ces écoles se posent des questions quant à l’avenir de ce type d’établissement. « On a du mal à régler les questions de loyer », confie l’un d’eux. Sans compter « le paiement des enseignants ! Il semble y avoir un grand point d’interrogation sur l’avenir ».
SOURCE: Le Soleil 15/03/2010

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Un commentaire

  1. Mamadou Ba

    6 mai, 2016 à 16:29

    J’étais un ancien élève dans cette école je voulais savoir si c’est possible de contacter Monsieur Dabo merci.

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